Lancia Stratos Chardonnet Groupe 4 - Vainqueur Monte-Carlo 1979

Ecrit le vendredi 15 février 2008 par Vincent Royer - 1 commentaire(s)

Pour la création de l’Amicale André Chardonnet, l’Autobianchi Club de France accueille sur son stand la Lancia Stratos vainqueur de l’extraordinaire Monte-Carlo 1979 aux mains de Bernard Darniche. L’occasion de revenir avec lui sur cet exploit.


 Monte-Carlo 1979, l’inimaginable exploit

Le Monte-Carlo 1979 était parti très mal. Pendant toute la première partie du rallye, les trois quarts du rallye, je n’ai pas bien marché. J’étais bloqué. Je faisais une performance très en dessous de ce que l’on pouvait imaginer. J’étais très ulcéré, très vexé par cette contre-performance. Nous étions je crois sixième au départ de la dernière nuit. Et puis j’ai essayé de trouver des moyens pour relever la tête et montrer que l’équipe était performante. Je ne pouvais pas rester sur une contre-performance aussi forte.

Je me suis mis à calculer comme un théoricien, comme quelqu’un qui sort d’une école d’ingénieur et qui regarde les choses par rapport au côté théorique. Et je me suis dit par rapport au ratio que je connaissais, la qualité des spéciales, en terme d’enneigement, de plaque de glace, etc... Je me suis dit, ’ils vont tous partir avec des pneus cloutés’, parce que la logique de fonctionnement sur l’épreuve voulait que nous ayons tous des pneus cloutés. Il y avait entre 10 et 15% de routes enneigées. L’arrière pays niçois tout le monde le connaît. Il y a des ravins, si on y laisse tomber la Tour Eiffel on ne l’entend pas tomber. Je savais donc que tout le monde allait partir avec des pneus cloutés. Mais je savais aussi qu’avec des pneus sans clou, des Racing, retaillés, dans les endroits asphaltés, sans neige, on avait un gain de temps de 7 à 8 s au kilomètre. Donc je me suis dit, si dans les 80% de la route j’ai des pneus sans clou, je vais gagner 7 à 8 s au km sur ces routes par rapport aux autres, donc j’ai décidé de prendre cette option de pneumatiques.

J’en ai débattu bien sûr avec Alain Mahé qui était dans la voiture, parce que cette option était quand même à très haut risque. Et je lui ai dit, ’écoute, si on passe la ligne d’arrivée avec des pneus sans clou par rapport aux autres qui auront tous au minimum 250 clous sur leurs pneus, on va leur en coller tellement qu’on est sûr de faire le temps scratch.’ Et Alain me dit, ’A condition que l’on passe la ligne d’arrivée’. Ah, ça bien sûr... Lui était persuadé, et moi aussi d’ailleurs sans le dire, que l’on ne passerait pas la ligne d’arrivée de la première épreuve, que l’on irait se vautrer dans un coin ou sortir de la route.

Et puis, avec beaucoup de chance, on a passé la première ligne d’arrivée. Et on a fait le temps scratch. En arrivant à l’assistance, tout le monde était fou de joie, bien entendu, parce que faire le premier temps scratch dans la première épreuve, ça réhabilite, ça fait oublier un petit peu la contre-performance, en partie, et tout ce qu’il s’était passé avant.

Et puis nous en avons tous débattu, toute l’équipe, Alain Mahé, et nous nous sommes dit, ’on a passé la ligne d’arrivée une fois, on va essayer de faire la deuxième épreuve avec les mêmes types de pneumatiques sans clou.’ La deuxième épreuve nous avons aussi fait le temps scratch, nous avons passé la ligne d’arrivée, nous ne nous sommes pas virés. Puis la troisième, puis la quatrième, puis la cinquième... et la neuvième épreuve.

Au départ de la dernière épreuve, nous avions encore 15 s de retard, je crois, sur Waldegaard. Là je me suis mis à dire, ’quand même, on ne va pas tout perdre au dernier moment. Finalement une place de deuxième ça ne serait pas si mal que ça. J’ai envie d’assurer le coup.’ Et puis je me demande ce que va faire Waldegaard. Il était obligé d’enrayer l’hémorragie, parce qu’il voyait que depuis le départ, toutes les épreuves je lui en mettais. Je me suis dit, ’si je me mets à sa place, je vais essayer de monter des pneus sans clou, des Racing.’ En sachant la difficulté que j’avais eu à piloter ces pneus sans clou dans ces conditions là, j’ai pensé qu’il allait les mettre mais sans le feeling nécessaire à ça, il ne pourrait pas les utiliser au maximum. Il va être bloqué.

Parce que nous nous étions fait de grosses chaleurs toute la nuit quand même. Je ne sais pas combien de roues cassées, des ailes arrachées, portes arrachées, enfin on se faisait de grosses chaleurs. Et je me suis dit, ‘moi par contre, je vais mettre des pneus à clou pour la dernière épreuve. Et je pense que l’écart de son manque de feeling plus le mien en assurant les clous, on devrait gagner de peu, mais on doit gagner ce rallye’. Et c’est ce qu’il s’est passé.

Nous avons joué un coup de poker monstrueux. Au départ de la dernière épreuve, je m’en rappellerai toute ma vie, Waldegaard est venu tourner autour de la voiture pour voir les pneus que j’avais. Il a vu que j’avais des pneus à clous. Et moi j’ai vu qu’il avait des pneus Racing. Il s’est approché de moi en disant, ’Bernard, tu as gagné !’. Et c’est ce qu’il s’est passé. On a gagné je crois pour 5 ou 6 secondes.

Je crois que ça a été, sur le plan tactique, sur le plan de la cohésion de l’équipe, sur le plan de l’incertitude, sur le plan de la surprise de gagner un rallye qui était perdu au départ, ce qui a marqué. Et aujourd’hui, trente ans après, il n’y a pas une fois dans la journée où je vais dans un endroit où il y a du monde et où on ne me dit pas, ’oh la la, Monte-Carlo 1979...’ C’est resté complètement dans les mémoires. Et ce qui m’étonne le plus quelque part, c’est que c’est même dans la mémoire des jeunes qui n’ont pas vécu ce moment là. C’est assez étonnant. Ca fait chaud au coeur, ça fait plaisir bien sûr, mais derrière cette victoire je crois que l’histoire retient que ce qui a été fort derrière tout ça, cristallisé par cette victoire, c’est que c’est l’aventure d’une équipe.

C’est l’aventure humaine d’une équipe, d’une petite équipe qui, par la cohésion et par l’amour que l’on se portait les uns aux autres, a fait que l’on est arrivé à faire des choses impossibles au départ et réalisables par cette espèce de cohésion absolue où personne ne voulait prendre le pied sur l’autre. Je ne pense pas que ni l’équipage, ni les gens, personne ne se prenait au sérieux. On était là au service d’un système et tout fonctionnait en rateau comme on dit. On avançait en ordre de marche sans se poser de question, sans état d’ame, en sachant qu’une seule chose, c’est que si on faisait une connerie, l’un ou l’autre, ou l’équipe ou nous, ça pouvait remettre en question tout l’équilibre fragile du système. Monsieur Chardonnet, qui à l’époque avait des moyens financiers quand même extrêmement réduits, pouvait du jour au lendemain dire, ’on va tout arrêter !’. Donc on était le dos au mur et seule la victoire du moment pouvait assurer la participation suivante. On était à peu près dans cette logique. On en était tous conscients et quand on est dans un système de danger sur la pérennité du fonctionnement on est vraiment obligé d’être sérieux. Et je crois que c’est cette espèce de cohésion qui a fait que l’on est arrivé au bout d’une aventure incroyable sans s’en rendre compte sur le moment. Mais c’est aujourd’hui que l’on en a pleinement conscience, trente ans après."

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1 commentaire


  • Super de voir cette interview de Darniche plus de 30 ans après son exploit du MC ! La Stratos, une voiture mythique qui a laissé des souvenirs à toute une génération d’amateurs de rallyes. Mais elle a perdu ses plaques du Monte Carlo, on dirait ?
    J’ai vu Darniche à la ronde hivernale de Serre-Chevalier (bien avant la création du trophée Andros) sur la Stratos avec une maîtrise hallucinante des dérapages dans les virages. Bref, un AS de la glisse, ce pilote qui connaissait sa monture sur le bout des doigts ! Bravo et encore merci pour le plaisir de le revoir aujourd’hui.




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