Bruno Saby, “40 ans de bonne conduite”

par Vincent Royer

Quelques mois seulement après l’arrêt de sa carrière, Bruno Saby revient dans un livre très personnel sur son parcours. L’occasion de découvrir un autre aspect de la personnalité du champion français. Nous l’avons rencontré au salon de Genève.

Bruno, vous sortez ce livre quelques mois seulement après votre décision d’arrêter votre carrière. Est-ce une façon de tourner la page, de régler des comptes peut-être avec certaines personnes ?
Tout d’abord c’est une demande de mon entourage, depuis très longtemps. C’est peut-être un peu trop de modestie par moment mais souvent je disais que tant que l’on n’avait pas fait une carrière à la Schumacher, ou à la Sébastien Loeb parce qu’on peut dire maintenant qu’en rallye on a l’équivalent de Schumacher, je ne vois pas l’intérêt de faire un livre. Et puis tous ceux qui ont suivi ma carrière trouvaient qu’elle était suffisamment originale, pleine de rebondissements, assez atypique et qu’elle valait le coup d’être relatée. J’y pensais et puis il y a un peu plus d’un an j’ai attaqué ce bouquin. J’ai commencé à prendre des notes… et puis il se trouve que l’été dernier j’ai pris la décision de mettre un terme à ma carrière. Et là je me suis dit que j’allais bosser carrément, m’y mettre. Et j’ai travaillé pour finir ce bouquin de façon à le sortir le plus vite possible, parce que c’était frais. Je venais d’arrêter donc j’avais encore tout en mémoire. C’était bien de le faire tout de suite, de ne pas trop attendre.

Et il y a l’air d’y avoir de l’intérêt, parce il y a un message qui passe, surtout auprès des jeunes pour leur expliquer que dans la vie on peut faire des choix qui peuvent paraître audacieux mais qui sont réalisables à partir du moment où l’on a vraiment la passion profonde et l’envie de faire des choses.

Quel a été le moment le plus fort de votre carrière ?
Ce qui a été le plus fort pour moi, si je retrace ma carrière, bien sûr il y a eu ces victoires au Monte-Carlo ou au Dakar, qui m’ont permis d’éclater aux yeux du grand public. Mais j’ai toujours un faible pour ma première participation en rallye qui s’est faite d’une façon un peu originale.

C’était avec la voiture la plus modeste du plateau du rallye, une Ami 6, la voiture de mon père et surtout, avec mon père comme coéquipier. Parce que quand j’étais jeune, j’avais eu du mal à faire comprendre à mes parents que je voulais vivre différemment. Nous étions d’une famille nombreuse. Tous mes frères et sœurs étaient studieux, ont fait de bonnes études. Ils étaient des enfants faciles à élever. Et moi j’étais le marginal de la bande. Je ne voulais pas aller à l’école et c’était pour moi un supplice. Je savais que quelque chose un jour me ferait vibrer. Je l’ai cherché et d’un seul coup j’ai eu le déclic pour le sport automobile. C’était autour de 14-15 ans. A partir du moment où je me suis passionné pour ça, ma vie je ne la voyais pas autrement. J’ai patienté jusqu’à avoir mon permis de conduire, 3-4 ans après ce déclic, et lorsque j’ai pu faire mon premier rallye, c’était la révélation. J’ai senti que vraiment c’était mon truc, que je vivrais là-dedans, que ma vie tournerait autour du sport automobile et que là, je pouvais vraiment maintenant me concentrer sur quelque chose et le faire avec sérieux. Ce que je n’avais pas fait jusqu’à présent, que je n’avais pas pu en tout cas prouver à mes parents à l’école, je l’ai prouvé autrement. Et là mon père, qui était dur pourtant, sévère, et bien il a accepté tout ça à partir du moment où il a senti que vraiment j’avais trouvé ma voie. Il a été prêt à m’aider, avec de modestes moyens parce que mes parents n’avaient pas de gros moyens pour pouvoir me permettre de faire du sport automobile. Je me suis lancé là-dedans très modestement et c’est pour ça que mes meilleurs souvenirs sont ma première participation à ce rallye des Dauphins avec mon père comme coéquipier.

L’anecdote a voulu que j’étais tellement persuadé que j’allais faire ce rallye, que je m’étais engagé comme on fait toujours. Deux-trois mois avant l’épreuve j’avais envoyé mon engagement pour être sûr d’être pris. A l’époque il y avait beaucoup d’engouement, beaucoup d’engagés, et les organisateurs, malheureusement, ne prenaient que 100 voitures. Je le savais et c’est pour cela que j’avais envoyé mon engagement. Mais malheureusement je n’avais pas mis le numéro de mon permis de conduire sur la feuille d’engagement parce que je n’avais pas encore le permis. Mais j’étais tellement sûr de le réussir que je savais que je pouvais participer à ce rallye. Quand ils ont reçu mon dossier, ils m’ont tout renvoyé en disant, « attendez jeune homme, vous êtes passionné de rallye, vous voulez faire des rallyes, mais pour faire des rallyes, il faut avoir une licence mais il faut avoir aussi le permis de conduire ». Je leur avais répondu qu’il n’y avait pas de problème, que je le passerais 15 jours avant le rallye et que je l’aurais. Ils m’ont dit, « quand tu l’auras tu nous feras signe ». Et quand j’ai eu mon permis, effectivement je leur ai envoyé tout ça. Mais malheureusement, c’était trop tard, il n’avaient pas été patients. Ils s’étaient dit « c’est un gamin qui veut faire ça comme ça. On va d’abord prendre les gens sérieux qui s’engagent avec tout ce qu’il faut pour pouvoir participer. » J’étais malade de cette annonce mais je n’ai pas baissé les bras. Avec un de mes grands frères, nous sommes allés le jour du départ, le jour des vérifications techniques sur place pour rencontrer l’organisateur, et lui renouveler mon sérieux de vouloir faire cette épreuve. Il m’écoutait, il m’écoutait, mais bon, au bout d’un moment il m’a dit « tu nous casses les pieds ». Mais il a quand même fait une tentative. Il a téléphoné à l’assureur pour leur dire « il n’y a que 100 concurrents, c’est le contrat. Mais nous avons un jeune, un gamin, qui nous casse les pieds et qui veut absolument faire le rallye. Qu’est-ce que l’on fait ? » Apparemment ils ont pu s’entendre et c’est comme ça que je suis parti avec le n° 101. Ils ont rajouté un concurrent à leur liste, et c’est comme ça que j’ai pu partir. Alors branle-bas de combat, je vais chercher mon père qui était déjà avec ses pantoufles devant la télévision. Il s’était dit « je vais échapper à mon premier rallye ». Et puis non. Tout s’est bien passé puisque nous avons fait des temps. Nous avons fait un résultat qui était encourageant avec une voiture modeste, et c’est comme cela qu’après j’ai su que j’étais fait pour ça.

Tout au long de votre carrière, l’automobile italienne a été très présente…
J’allais faire des travers dans le champ derrière chez mes parents avec la Fiat 500 de ma grande sœur. C’était à ma mesure. J’étais un petit gabarit à 14-15 ans et la voiture me convenait bien. Mes premières acrobaties, mes premiers freins à main, je les ai faits avec la Fiat 500.

Et puis après il y a eu des étapes, successives, comme avec l’Autobianchi A 112. J’ai eu cette chance là. Même de piloter celle d’André Chardonnet, qui était une voiture préparée en groupe 2. Et puis après, petit à petit, j’ai eu la chance de conduire même une Lancia Stratos. Et puis les plus grands moments de ma carrière, ça a été la victoire quand j’étais pilote officiel pour Lancia Martini, l’écurie Abarth dirigée par Cesare Fioro. Cela a été pour moi la révélation. C’est pour ça que j’ai quand même une partie de ma carrière marquée par les italiennes.

J’ai eu aussi la chance de conduire la S4 en rallye-cross. Cette voiture a été malheureusement interdite pour les raisons que l’on connaît en rallye traditionnel, et l’on a pu se rabattre sur le rallye-cross qui était une discipline avec plus de sécurité pour pouvoir exploiter ces voitures surpuissantes. Mais effectivement, ça fait partie aussi des grands moments de ma carrière de pouvoir conduire des voitures aussi performantes. Avec une bagarre de toute beauté avec Guy Fréquelin, qui était lui aussi avec une autre groupe B, la 205 turbo 16, que je connaissais bien puisque je l’avais pilotée moi aussi officiellement.

Ce sont de grands moments. Et puis après, la Lancia Delta m’a permis de gagner le rallye qui m’avait fait rêver quand j’étais gamin. Ce rallye de Monte-Carlo qui traversait toute ma région et que j’allais voir jour et nuit.

La Fiat Panda pendant le Dakar, c’est aussi original. C’est vrai que c’était un pari audacieux que de vouloir faire le Dakar avec une Panda. Ce que je regrette, c’est de ne pas l’avoir fini. Nous avons essayé d’aller le plus loin possible. La voiture n’était pas bien adaptée, mais je pense que c’était un pari réalisable. Mais bon, on ne reviendra pas dessus. Mais cela a été une expérience intéressante, avec Miki Biasion, deux pilotes de notoriété. Avoir l’audace de faire cette épreuve aussi redoutable, mais enfin, ça restera quand même un bon souvenir.

Et puis le petit clin d’oeil c’est d’avoir fait le rallye de Monte-Carlo Historique avec une Fiat 500. Pour fêter les 20 ans de ma victoire, je souhaitais le faire avec une voiture du groupe Fiat puisque j’avais eu la joie de gagner le Monte-Carlo sous les couleurs du groupe Fiat. Mais la Lancia Delta n’étant pas encore voiture classée historique, j’ai trouvé original de faire ça avec la voiture la plus petite du circuit. Cela a été une sortie remarquée, remarquable. Il y avait d’autres pilotes qui avaient gagné le Monte-Carlo comme Vic Elford, Jean-Pierre Nicolas, qui eux l’avaient gagné il y a 40 ans, il y a 30 ans et moi il y a 20 ans. Nous nous sommes aperçu qu’il y avait un engouement extraordinaire autour de cette épreuve, de passionnés, de connaisseurs. C’était une belle fête tout le long du rallye, parce les gens ont respecté ma carrière, me reparlaient de mes victoires. Tout ça avec la Fiat 500, c’était une façon très très originale de fêter ce 20ème anniversaire.

Quelle sensation a-t-on au volant d’une toute petite Fiat 500 après avoir piloté les autos les plus puissantes .
Le charme de ma carrière a été justement de varier un peu toutes les disciplines, toutes sortes de types de voitures. Et j’ai toujours pris autant de plaisir en partant avec les plus petites comme les plus grosses. A partir du moment où il y a de la compétition, où il y a un challenge, on se fixe un objectif, et on peut trouver de l’intérêt. Pour moi c’est le chrono qui tourne, en rapport avec le matériel que l’on a, avec la concurrence du moment. C’est une satisfaction aussi. C’est sûr que conduire une groupe B c’est le summum du plaisir en pilotage. Mais exploiter une petite voiture dans ses limites, c’est aussi bien agréable

Vous écrivez, « Prouver et convaincre, mon éternelle équation. » C’est ça le message du livre ?
Séduire. Essayer d’attirer l’attention. Après, arriver à avoir la confiance des gens qui vous donne un coup de main sur l’objectif que vous avez. Après effectivement les satisfaire et réussir ce pari audacieux bien souvent. Je suis d’un tempérament assez timide, j’y vais pas comme ça. Mais j’arrive à séduire les gens parce que j’ai une telle volonté de réussir ce que j’ai comme objectif que j’arrive à embarquer du monde avec moi. Après, ma satisfaction c’est de leur amener des résultats et de les remercier par des victoires.

« Le doute avait commencé à s’infiltrer. » C’est pour cela que vous avez arrêté votre carrière ?
J’avais conscience que ça s’arrêterait un jour. C’était un souci depuis le premier jour où j’ai fait de la course automobile. J’avais dit, pourvu que ça ne s’arrête jamais. J’aimais tellement ça. Et toute ma vie a été comme ça. Je me suis passionné pour tout ce que j’ai entrepris et j’y trouvais vraiment du bonheur. Ca n’a pas toujours été facile, j’ai eu des contrariétés, des volants qui m’ont échappés, des fins de programmes pour des changements politiques dans les marques que je représentais. J’ai eu malheureusement des tas de mauvaises surprises, mais j’ai gardé quand même toujours la foi et j’ai toujours trouvé beaucoup de plaisir à faire tout ce que j’ai entrepris. Mais je savais qu’un jour ça s’arrêterait. Je n’avais pas fixé de date, mais je savais qu’il fallait que je le fasse d’une façon digne, et pas malhonnête vis-à-vis de mes employeurs. J’avais toujours dit que je ne ferai pas la course si j’avais un doute. Et là le doute s’était installé. D’un seul coup j’ai réalisé que tout n’était pas réuni pour jouer la victoire, que pour gagner encore un Dakar, il fallait mettre encore beaucoup plus de moyens, que nous n’avions peut-être pas. Et je me suis rendu compte que j’avais vécu des choses extraordinaires avec mes équipes, et je ne voulais pas partir déçu. Je me suis dit qu’il ne fallait pas grand-chose pour que ça finisse mal. D’un seul coup j’ai eu le déclic, en plein rallye. Je me suis dit, « c’est maintenant. C’est maintenant, je vais le dire honnêtement à mon team-manager. Je ne veux pas faire la course de trop, l’étape de trop, même le virage de trop. C’est maintenant, j’arrête. » Et cela a été bien accepté, parce que je crois que j’ai été sincère. J’ai dit que je ne voulais pas profiter d’avoir un contrat pour gagner encore un peu d’argent en faisant croire que, en roulant dedans. Pour moi si on ne fait pas les choses dans les règles de l’art, avec tout son cœur et avec tout son professionnalisme, et bien on n’a pas le droit de trahir les gens qui vous ont fait confiance. Donc c’était plus honnête pour moi de le faire comme ça.

La vie de Bruno Saby aujourd’hui, c’est quoi ?
Je suis toujours passionné de sport automobile. La preuve c’est qu’aujourd’hui je suis au salon et que je suis émerveillé par tout ce que je vois. L’automobile reste toujours une passion profonde, la course encore plus. Je vais profiter de tout ça pour suivre les jeunes, les encourager, essayer de les conseiller, de leur faire gagner un peu de temps par rapport à tout ce que j’ai pu, moi, mettre pour réaliser tout ce que j’entreprenais.

Et puis continuer aussi à m’occuper d’associations diverses, parce qu’il y a des gens qui ont besoin de nous. Nous avons eu la chance de vivre notre passion. Il y a des gens qui vivent difficilement, et je crois qu’il faut essayer de les encourager.Encourager tous les bénévoles qui s’occupent de gens défavorisés.

Et puis si j’ai encore un peu de temps, faire du golf, faire du sport. Parce que ma vie c’est quand même le sport… et ma famille… surtout ma famille. Parce que je les ai embarqués dans un truc pas facile. Mes parents d’abord, ma femme ensuite, mes enfants, mes petits enfants maintenant, mes petites filles. Je vais essayer de leur consacrer du temps parce qu’ils ont accepté beaucoup de choses, pendant 40 ans. Et je crois que je leur dois un peu de temps maintenant aussi.

Pratique

Bruno Saby, “40 ans de bonne conduite”
Editions Glénat
Collection Limites
250 pages
Format : 140 mm X 225 mm
Prix public TTC : 19.95 €

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